The Voice of “Curiosity” (L’appel de la curiosité)

En coulisse à l’UTMB

De tout temps, le cinéaste de la maison de production Camp4 Collective et alpiniste-membre de l’équipe The North Face Renan Ozturk aura été fasciné par les ultramarathons comme l’Ultra-Trail du Mont-Blanc The North Face, un événement ayant lieu à Chamonix en France, l’une des mecques incontournables de la culture alpine mondiale. Le mois dernier, Renan se rend à Chamonix pour entreprendre un tournage sur les ultramarathons, un film dont le propos serait non seulement de présenter la discipline et ses adeptes, mais aussi l’esprit de communauté qui les anime. Chemin faisant, Renan y croise, par le plus beau des hasards, le grimpeur et artiste en résidence Andy Parkin – qui deviendra rapidement le personnage central d’un court-métrage produit par The North Face et intitulé Curiosity (Curiosité).

« La curiosité est une canaille. Il m’est arrivé souvent de l’exprimer à voix haute : “Quelle sacripante!” Comment la maîtriser? Ou même la refouler? Quoi que vous fassiez, elle vous entraîne dans son sillage. Elle vous mène vers des lieux improbables et des expériences incroyables. Et si vous n’y prenez garde, elle peut même vous mener à votre perte. De quoi en retirer une bonne leçon d’humilité, vous ne croyez pas? Le fait d’être curieux ne veut pas dire que votre démarche est nécessairement méritoire – mais il vous pousse de toute manière à agir et à tenter de découvrir quelque chose. J’admets que tout cela n’a rien de très logique, mais je ne peux faire autrement que d’être curieux. » – Andy Parkin, apôtre de la "Curiosity”

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Je suis perdu. Perdu sous la pluie, dans l’obscurité et les méandres de la vallée de Chamonix, tentant tant bien que mal de trouver le bon chemin pour rejoindre le chalet qui sert de quartier général de production pour TNF. Mes jambes ressentent les effets d’avoir parcouru l’équivalent de 15 km de dénivelé dans les trois derniers jours. Normalement, cette journée aurait dû en être une de repos, mais en fin de compte, elle aura plutôt été une course en accéléré jusqu’à un cul-de-sac au sommet d’une montagne, bloqué par la neige.

Nous sommes à Chamonix en France, pour le compte de la maison de production Camp4 Collective et de The North Face, afin d’y réaliser un film sur les ultramarathons. Le propos de l’oeuvre est de mettre en évidence, au-delà de la présentation d’une seule course ou d’un seul coureur, l’esprit de communauté qui anime cet univers.

Qu’est-ce qui pousse un individu à vouloir courir sans arrêt sur une distance de 160 kilomètres? Qui sont ces gens?

À titre d’alpiniste et membre de l’équipe The North Face, j’ai toujours été captivé par ces épreuves sur sentiers interminables – et tout spécialement celle de Chamonix, un lieu mythique pour quiconque s’intéresse à la culture alpine mondiale.

M**, je suis encore allé trop loin! J’ai probablement tourné du mauvais côté près du ruisseau.

Je crois être finalement sur le bon chemin, joggant dans la bruine. Soudainement, mon regard se détourne, attiré vers le ciel : au travers de la brume épaisse percent des faisceaux de lumière mordorée, comme un appel divin. Tel un insecte leurré par les lueurs nocturnes, j’interromps ma course pour suivre ce signal qui me mène vers un vieil édifice de pierre, celui-ci présentant des fenêtres encastrées profondément dans le bâtiment aux allures de caverne.

À l’intérieur, les boiseries usées par le climat sont enjolivées de peintures et de sculptures en cuivre de toutes formes et tailles, évoquant un univers alpin fantasmagorique. Puis surgit de l’ombre l’auteur un peu fou de ces oeuvres, un maigrichon à la démarche boiteuse et au regard agité marchant de long en large dans son antre. Captif pendant quelques secondes de ce spectacle hypnotique, je sors de ma transe et réalise tout à coup où je suis et à qui j’ai affaire : je connais cet homme et cet endroit.

C’est le studio de mon ami Andy Parkin, ce grimpeur et artiste britannique qui habite la vallée de Chamonix depuis maintenant 30 ans. Au fil des années, j’ai lu les récits de ses ascensions et explorations, lui qui fut parmi les premiers à gravir plusieurs pics reculés de l’Himalaya et parmi les pionniers de l’époque où Chamonix découvrait – et repoussait à la dure – les limites de l’alpinisme. L’escalade est demeurée sa raison d’être jusqu’au jour où un incident tragique l’amena à se recentrer sur l’exploration artistique. Dès lors, ses oeuvres sur la toile devinrent tout aussi célèbres que ses premières sur les parois.

Encore aujourd’hui, Andy joue un rôle actif tant dans les domaines de l’art que de la grimpe et demeure un membre respecté dans la communauté. Depuis six mois, il s’affaire à la création et la réalisation d’un ouvrage étonnant : une série de 30 trophées à être décernés dans le cadre de l’Ultra-Trail du Mont-Blanc. Pour façonner ces sculptures singulières, Andy monte dans les hauteurs de Chamonix pour y récupérer des morceaux de bois, des cristaux de roche ou encore des pièces d’anciens funiculaires mâchouillés puis recrachés par les glaciers.

Le lendemain, je retourne voir Andy au vieux moulin abritant son studio, en compagnie cette fois de Tim Malone, responsable du contenu chez The North Face, pour que ce dernier puisse rencontrer notre personnage et découvrir cet endroit magique. De manière fortuite, notre chalet de production est à moins de cinq minutes de marche du studio d’Andy.

« Vous excuserez le désordre; je n’ai pas fermé l’oeil depuis une semaine. Je dois effectuer les derniers préparatifs pour la présentation des trophées ce soir. Je me demande même si je suis en mesure de réfléchir correctement », marmonne Andy en clopinant au travers de la pièce poussiéreuse, ses bras chétifs perdus dans les manches de son t-shirt.

Nous lui laissons l’espace nécessaire pour donner libre cours à son envolée.

Je romps le silence et tente une question : « Votre dernière expédition, ça s’est bien passé? »

Subitement revenu à la vie, Andy entame la narration du pourquoi de son état physique « pitoyable », décrivant avec moult détails juteux comment une avalanche lui a brisé le dos et le sacrum l’an dernier lors d’une tentative sur l’un des derniers grands sommets invaincus de l’Himalaya. Totalement ébahis par ce récit ahurissant, nous laissons Andy vaquer à ses préparatifs.

Plus tard ce soir-là, pendant que la fête va bon train, Brandon Baker et Shane Dunne – respectivement producteur du contenu photo/vidéo et graphiste en chef pour The North Face – vont à leur tour examiner le studio d’Andy. Andy a fait un brin de toilette et paraît dix ans plus jeune. Notre homme ressuscité s’affaire à divertir tous ses invités, qu’ils soient camarades artistes ou traîneux de parois. Déambulant dans l’une ou l’autre des pièces de cette véritable caverne d’Ali Baba, nous découvrons les reliques les plus précieuses : des toiles gigantesques du Népal, des personnages en cuivre aussi grands que nous et bien sûr les fameux trophées de l’UTMB, suspendus sur des plateaux de verre illuminés par le haut. Il est 2 heures du matin et nous rentrons au chalet, la tête remplie et le coeur inspiré.

Au cours des semaines qui précéderont l’épreuve, nous rendons plusieurs fois visite à Andy, en nous imprégnant toujours plus de son univers saisissant. Le jour où nous choisissons enfin de filmer le maître en plein travail de ferronnerie, il pleut évidemment des cordes sur Chamonix, tellement que la rivière qui coule aux abords du moulin menace de tout emporter.

La scène est grandiose : penché au-dessus de l’enclume installée dehors, Andy déforme le métal en fusion, enveloppé dans un épais nuage de vapeur créé par le choc thermique. L’équipe de tournage, composée de Tim Kemple, Blake Hendrix et moi, valse autour de l’artisan-orfèvre, passant des riches textures du studio à cette véritable forge en plein air. Lorsqu’il annonce enfin que l’oeuvre est terminée, Andy tremble de froid tandis que nos caméras sont sur le point de rendre l’âme tant elles sont détrempées. Nous nous réfugions à l’intérieur et pendant que notre hôte ravive le feu, il entreprend de nous raconter à nouveau ses récentes péripéties himalayennes, avec encore plus de verve et d’exubérance. Comment y résister!

« Cette satanée curiosité – je ne peux m’en passer », nous confie-t-il en se réchauffant près de l’âtre. « Elle me maintient en constant déséquilibre, ou tout juste à la limite de la stabilité, un peu comme mes trophées. Pas de salut pour moi, je serai toujours curieux. »

 

Athlète