Entièrement immergée dans l’eau, à l’exception de son visage, Jess Kimura fixe le ciel.

Jess Kimura sur Learning to Drown

February 10, 2020

Jess Kimura, l’une des athlètes de sports d’action les plus influentes au monde, était au sommet de son art au moment de la tragédie. Alors que tout s’écroule, le chagrin la conduit sur une voie qu’elle n’aurait jamais imaginé emprunter.

 

 

The North Face: Quels sont vos projets pour la saison à venir?

 

Jess Kimura: Je me suis consacré à de très gros projets ces deux dernières années, ce qui ne m’a pas laissé beaucoup de temps pour moi, alors j’aimerais me concentrer sur le fait de profiter un peu plus de la vie. J’ai plusieurs voyages prévus et des projets en cours, ainsi qu’un grand événement en mai, mais nous avons eu tellement de neige à la maison que je suis surtout enthousiaste à l’idée d’être en montagne tous les jours, de skier et de prendre des photos.

 

TNF: Quand avez-vous su que vous étiez prête à raconter cette histoire? 

 

Jess: Certainement quand je l’ai vue pour la première fois. Haha. J’ai un peu paniqué et je me suis dit « oh non, qu’est-ce que j’ai fait? Je ne suis pas prête à me montrer aussi vulnérable ». Mais avec le temps, je me suis rendu compte que l’intérêt supérieur l’emportait sur mes propres réticences à me dévoiler autant.

 

TNF: Comment s’est passée votre première conversation avec (le réalisateur) Ben Knight?

 

Jess: Le concept d'origine était simplement de filmer une courte vidéo sur le deuil et la peur, et sur comment surmonter l’un peut nous aider à surmonter l’autre. Je pense que c’est une combinaison entre le destin et la chance qui ont fait en sorte que Ben se retrouve avec ce projet sur les bras. Il est vraiment unique en son genre. Il ressent les choses différemment et est capable d’en faire des chefs-d’œuvre visuels. C'est un vrai génie mu par la passion et l’intégrité. Je l’admire énormément.

 

Le réalisateur Ben Knight embrasse Jess à un moment émouvant de la production.
Le réalisateur Ben Knight embrasse Jess à un moment émouvant de la production.

 

TNF: Comment l’histoire a-t-elle évolué au fil du temps?

 

Jess: Nous avons réalisé un entretien au Mexique, c’était la deuxième fois que je le rencontrais. J'ai eu une sorte de trou noir et j’ai oublié ce que j’avais dit, mais je sais que nous avons parlé pendant quelques heures tandis que la caméra tournait. Après avoir passé quatre jours ensemble sur ce tournage, nous sommes rentrés chez nous et il m’a demandé si j’avais de vieilles séquences de planche à neige ou de chutes. Je lui ai envoyé quelques disques durs pleins, sans vraiment savoir ce qu’il recherchait. Lorsque j’ai vu le premier montage quelques mois plus tard, je m’attendais à ce qu’il dure 10 minutes maximum et qu’il s’agisse d’apprendre à surmonter ma peur de l’eau tout en faisant face au deuil. Cela s’est avéré être bien plus que ce que nous avions prévu.

 

Jess Kimura dévale une énorme corniche dans l’arrière-pays et réalise une prise de talon gracieuse.
Jess Kimura dévale une énorme corniche dans l’arrière-pays.

 

TNF: En tant que planchiste professionnel, que représente le surf pour vous?

 

Jess: Le surf m’apporte une joie si grande que je ne peux pas vraiment l’expliquer. Je suis toujours un peu gênée, mais je m’en fiche, j’aime tellement ça. Cela dit, je n’ai pas eu l’occasion d'en faire assez souvent... Je l’ai découvert quand mon épaule était en mauvais état. Depuis le départ, elle se disloquait tout le temps dans l’eau et c’était toujours au centre de mes pensées... cette peur et certainement la douleur. Je repoussais toujours mon opération parce que je savais que la convalescence serait très longue et que j’avais enfin trouvé quelque chose qui m’apportait à nouveau de la joie. Je craignais que si on me l’enlevait, je retomberais et n’aurais plus rien pour m’aider à surmonter la situation.

 

TNF: Qu’est-ce qui vous a décidé à vous faire opérer?

 

Jess: J’ai réalisé que je ne pouvais pas compter sur quelque chose d’extérieur pour m’apporter le bonheur, que je n’avais pas d’outils d’adaptation efficaces. J’avais tellement l’habitude d’enfouir mes émotions, de passer outre les moments difficiles ou d’utiliser l’activité physique pour me distraire de ce que je ressentais vraiment. J’ai subi une intervention chirurgicale importante pour la réparer en mai dernier parce que je ne voulais pas rester dans cet état de douleur et d’instabilité permanente.

 

TNF: Comment avez-vous fait face à la convalescence?

 

Jess: C’est très similaire à ce que j’ai appris en perdant Mark et au processus de deuil au fil des années. Tout ce que nous enterrons reviendra nous hanter. À un moment donné, nous devons faire face à nos problèmes. J’ai utilisé ce temps de convalescence pour acquérir plus d’outils en matière de mécanismes d’adaptation sains (thérapie cognitive et comportementale, thérapie par la parole, etc.) Ce n’est pas facile pour moi, mais c’est nécessaire si je ne veux pas m'engluer dans ce cycle malsain indéfiniment. J’ai vraiment hâte de découvrir le surf sans cette douleur à l’épaule et cette instabilité qui m'habite

 

Jess et Fran, la mère de Mark, s’embrasse en souriant et en regardant vers le ciel.
Jess et Fran, la mère de Mark, embrasse.

 

TNF: Parlez-nous de votre relation avec Fran, la mère de Mark.

 

Jess: Je me sens si chanceuse d’avoir Fran dans ma vie. C’est une femme forte et courageuse qui a grandi à une époque où les gens n’étaient pas aussi tolérants qu’aujourd’hui. J’admire vraiment sa ténacité, ses qualités athlétiques et sa volonté de sortir des sentiers battus. Elle me comprend parfaitement et me permet de rester en contact avec Mark.

 

TNF: Y a-t-il des parties du film que vous ne pouvez pas regarder?

 

Jess: C’était le cas au début, mais c’est devenu plus facile avec le temps. Si je fais une première, généralement je m’absente pendant certaines parties.

 

TNF: Dans le film, vous dites que vous aspiriez à être la personne dont vous aviez besoin quand vous étiez plus jeune. Avez-vous l’impression d’y être parvenue?

 

Jess: Oui, absolument. À travers les films Uninvited bien sûr, mais surtout à travers les événements qui se sont déroulés en coulisses. Défendre la bonne cause, même si cela nuit à ma carrière. Défendre ceux dont la voix n’a pas encore été entendue. Je me pose toujours la question suivante: « Qu’est-ce que j’aurais aimé que quelqu’un fasse pour moi dans cette situation? ». Je n’essaie pas d’être une sorte de héros ou quelque chose du genre. J’ai toujours pensé qu’il est plus important de faire ce qui est juste, même si personne ne le remarque. C’est à ce moment-là que ça compte.

 

TNF: Les émotions sont complexes. Quelle est l’émotion inattendue que vous avez ressentie au cours de cette aventure?

 

Jess: Probablement la honte, la culpabilité, la peur, l’insécurité. Je n’aurais jamais imaginé qu’il aurait un tel succès. Je voulais simplement aider d’autres personnes à traverser des épreuves similaires. Je n’ai jamais pensé qu’il atteindrait de tels sommets et je n’ai jamais eu l’intention d’en faire un film sur ma vie ou ma carrière. Je craignais d’avoir en quelque sorte transformé en marchandise ou en objet quelque chose d’aussi personnel, et j’avais peur que mes mots ou mes intentions soient mal interprétés. Je me sentais coupable que cela attire l’attention sur mes accomplissements en dehors de ma relation avec Mark. Et le fait que le film soit sélectionné pour des prix et autres, évidemment j'en suis reconnaissante, mais il y a une partie de moi qui se sent gênée de les accepter. Mais au plus profond de mon coeur, je sais pourquoi je l’ai fait, Fran le sait, et, plus important encore, Mark le sait. C’est en écoutant les histoires des autres que j’ai pu surmonter mes périodes les plus sombres. Si ce film peut le faire pour une autre personne, cela en valait la peine.

 

TNF: À travers la douleur, nous découvrons une autre version de nous-mêmes. Qui êtes-vous maintenant?

 

Jess: Une personne qui a hâte d’aller surfer à nouveau!