Projet Sufferfest 2 :

la meilleure « mauvaise idée » de Cedar Wright et Alex Honnold – The Redux (la reprise).

En mars dernier, les athlètes The North Face Cedar Wright et Alex Honnold ont entrepris un ambitieux périple à vélo de trois semaines durant lequel ils se sont lancé le défi de gravir le plus grand nombre possible d’aiguilles dans la région désertique des Four Corners aux É.-U. Lorsque la poussière s'est déposée sur ces grandes étendues de sable rouge, nos deux hommes avaient gravi pas moins de 45 tours mythiques par leur voie la plus difficile, incluant plusieurs premières intégrales et premières ascensions en libre. Au passage, ils ont roulé plus de 1125 km (700 miles) – dont 240 km (150 miles) sur des routes non pavées et poussiéreuses – et escaladé au-delà de 3650 m (12 000 pieds) de dénivelé sur des parois de grès ultratechniques. En plus, Cedar et Alex ont choisi de clore leur périple sur le territoire de la nation Navajo où ils ont participé à l’installation de multiples panneaux solaires, question de fournir une source d’électricité propre à des milliers d’autochtones qui vivent en marge des infrastructures énergétiques. Voici le récit de cette aventure, raconté par Cedar et baptisé de manière presque prémonitoire Sufferfest 2 – le Festival des supplices, prise 2.

La genèse de notre mission commando sur les aiguilles du désert se situe en fait dans les montagnes de Californie – permettez-moi un petit retour en arrière :

Alex Honnold et moi sommes passés maîtres dans l’art de lancer des idées saugrenues, sinon démentes et l’été précédent, nous en avions lancé une exceptionnelle : grimper tous les 14 000 pieds (4000 m +) de Californie – une sacrée commande en soi, mais pour rendre la chose encore plus éreintante, le projet commandait de se déplacer d’un pic à l'autre à vélo, même si nous n’avions jamais fait de cyclotourisme de notre vie.

Car, voyez-vous, Alex et moi avons une autre chose en commun : nous avons un talent inné pour sous-estimer l’ampleur d’un défi (le tout aidé par le fait que nous sommes également totalement incompétents lorsqu’il est question de planification). En fait, si on pousse un peu l’ironie, je pense que cette faculté de sous-estimation est paradoxalement une de mes forces. Il y a quelque chose d’irrésistible dans le fait de simplement plonger et de voir ce qui suit, et de se rendre compte combien nous sommes capables d’accomplir des exploits lorsqu’on se fixe des défis. Et comme le hasard fait bien les choses, le fait qu’Alex et moi soyons des as de l’improvisation se solde habituellement – pour notre plus grand bonheur – par une aventure magistrale. 

Au début, nous pensions que ce voyage à vélo d’une montagne à l’autre et à proximité de nos demeures serait presque une vacance et en blaguant, nous avons décidé d’appeler cette partie de plaisir à venir le « Sufferfest » – le Festival des supplices. Toutefois, rendus sur place, la blague n’était plus vraiment drôle. Le sens de cette appellation prémonitoire n’allait pas tarder à se concrétiser de façon spectaculaire, et cette « vacance » deviendra bien vite l’une des expériences les plus éprouvantes et interminables de nos vies. Miraculeusement, nous aurons survécu à ce chemin de croix, en ajoutant au passage quelques notes sympathiques dans le livre d’histoire de l’escalade dans les Sierras. Et en prime, les quelques images vidéo instables que j’ai pu glaner avec mon petit appareil-photo m’auront permis de monter un petit film hilarant sur notre (més)aventure (celui-ci est présentement à l’affiche dans le cadre de la tournée du Festival du film de montagne de Banff). Le court-métrage a reçu de bonnes critiques – même que le magazine Outside lui a décerné le titre de meilleur film d’aventure pour 2013, en soulignant combien « Sufferfest est totalement bidonnant, même s’il ne gagnera probablement pas l’Oscar de la meilleure cinématographie ». (Visionnez l’intégral du film en cliquant ici)

Le Sufferfest aura été une expérience à la fois fabuleuse et traumatisante, tellement qu’au terme de ce calvaire, j’étais prêt à vendre mon vélo et me recroqueviller dans mon sofa pour un mois. Pour sa part, Alex conclut le film en annonçant que « nous serons sans doute assez idiots pour nous embarquer une seconde fois dans une galère semblable ». À l’époque, j’ai juré de ne plus jamais m’engager dans une telle virée cycliste, mais il faut croire que les paroles de mon comparse allaient être de nouveau prophétiques. 

Le temps passa et au fil des mois, je ne pouvais faire autrement que constater que cette épreuve accablante avait été en fait un des plus beaux moments de ma vie. Et parce que je possède cette incroyable faculté d’abstraction, qui me permet d’oublier les mille et une souffrances et de me rappeler seulement des moments de gloire, je n’ai pu m’empêcher de rappeler Alex cet hiver et de le relancer avec un nouveau projet d’odyssée à vélo : « Sufferfest, prise 2 »! 

« Pourquoi pas les aiguilles du désert? », ai-je suggéré à Alex. Et même s’il niera cette allégation, il m’a répondu « plutôt génial comme plan ». 

Il faut savoir qu’Alex venait tout juste de mettre sur pied un organisme à but non lucratif, la Honnold Foundation, vouée à amasser des fonds pour financer des projets d’électrification à l’aide de l’énergie solaire, une cause qui lui tient à coeur. Plutôt que de simplement collecter puis verser des sous aveuglément, un des buts personnels d’Alex pour 2014 était de s’impliquer plus directement dans un des projets de la fondation – un projet comme celui des Northern Navajo Solar Entrepreneurs. L’idée, donc, de partir à vélo aux quatre coins du Colorado, de l’Utah, du Nouveau-Mexique et de l’Arizona – une région communément appelée les « Four Corners » –, et d’aboutir sur le territoire de la nation Navajo pour y installer des panneaux solaires au profit de milliers d’habitants toujours dépourvus d’électricité paraissait comme une occasion en or de fournir une aide concrète et faire du même coup un peu de travail de conscientisation. 

Pour matérialiser le tout, nous nous sommes associé à Goal Zero, l’un des commanditaires d’Alex qui avait déjà prêté main-forte lors d’une démarche précédente en pays Navajo. Nous avons également obtenu l’aide financière de Clif Bar, National Geographic, Backcountry.com, Gerber ainsi que The North Face, ce dernier m’ayant consenti un budget pour produire un documentaire vidéo. J’ai même pu engager deux jeunes réalisateurs qui se sont joints à l’aventure, avec l’espoir que Sufferfest 2 pourrait cette fois offrir un peu de vraie cinématographie pour accompagner nos supplices. 

On s’imaginait en riant qu’avec une équipe de tournage à notre disposition pour transporter l’eau et le matériel d’escalade, ce « Sufferfest prise 2 » serait effectivement le voyage de vélo et d’escalade dont nous avions rêvé à l’origine et qu’on aurait pu rebaptiser « Pleasure Fest »! Nous allions de nouveau rire jaune. De toute évidence, le fait de qualifier ses projets de voyage de « festival des supplices » a des répercussions sur le karma. Et ce que l’on considère comme un présage fantaisiste se transforme invariablement en réalité impitoyable. 

Jour après jour, nous étions dans un état d’épuisement perpétuel, harassés au quotidien par une météo exécrable. Seule une poignée de journées de notre périple de 700 miles et 45 grimpes aura été ensoleillée, et plus de la moitié du temps passé sur les aiguilles aura été balayé par des vents de 50 à 80 km/h (30 à 50 miles à l’heure) – et je ne vous parle même pas des chutes de neige. Ni de pédaler pendant 130 km avec un vent de face de 50 km/h – une torture que je ne souhaiterais pas au pire de mes ennemis. Bref, on en a bavé.

(À un certain moment, nous nous sommes dit que nous pourrions renommer le projet « Screwed by the Wind » – Couillonnés par le vent –, mais nous avons restreint nos ardeurs et adopté plutôt la désignation temporaire de « Desert Alpine » (Désert alpin), après avoir mutuellement constaté que nos conditions de grimpe déclassaient celles des montagnes de la Patagonie, notoirement venteuses. En d’autres mots, nous avons fait de l’escalade alpine en plein milieu du désert.)

À vrai dire, tout s’est déroulé de manière un peu confuse, mais j’ai quand même l’impression que cette expédition aura été l’un de mes plus grands faits d’armes si je constate l’ampleur, sinon la démesure du défi. Je crois même avoir été légèrement ébranlé par ce que nous avons accompli – peut-être ai-je refoulé certains épisodes extrêmes, mais je pense aussi que les visionnements de production de Sufferfest 2 permettront de remettre un peu d’ordre dans ma tête (nous avons espoir de présenter l’oeuvre finale cet automne dans le cadre d’un festival de cinéma).

Et si la tendance se maintient, je prévois que dans quelques mois, Alex et moi allons fomenter un coup encore plus pendable pour tester notre niveau d’endurance et notre volonté de souffrir. Car à bien y penser, il n’y a souvent qu’un pas à faire pour passer de la joie à la souffrance; et ce type de souffrance, aux limites du bonheur, a quelque chose de hautement enrichissant. Pour Alex et moi, ce genre d’expérience vient marquer de manière indélébile notre identité profonde, et faire en sorte que lorsque nous serons vieux, nous aurons encore la conviction d’avoir donné le meilleur de nous même – d’avoir placé la barre à une hauteur considérable et d’y être allé jusqu’au bout, un kilomètre douloureux à la fois. 

Notre liste d’aiguilles à enfiler

Région du Colorado National Monument
1. Ottos Route, 5.7, Independence Monument
2. Medicine Man, 5.11+, aiguille du Sentinel

Fisher Towers
3. Lizard Rock, 5.9
4. King Fisher, 5.10 C1
5. The Cobra, 5.11 R
6.  Ancient Art, 5.10+
7. Finger of Fate 5.12+

Vallée de Castleton
8. Ivory Tower, 5.13b, Castleton
9. Coyote Calling 5.12a, The Rectory
10.  Honeymoon Chimney, 5.11a, The Priest
11.  Holier Than Thou, 5.11c, The Nun

Big Bend
12.  Iron Maiden, 5.12a, Lighthouse Tower
13.  Dolofright, 5.11d, Dolomight Tower
14.  Infrared, 5.11+, Big Bend Butte

Parc national Arches
15.  West Face, 5.11 North Gossip
16.  Be There, 5.11 South Gossip
17.  West Face, 5.11 Argon Tower
18.  The Owl, 5.8
19.  Bullwinkle Tower, 5.6
20.  The 3 Penguins, 5.10+

Sentier White Rim
21.  Chimney Rock, FFA, 5.12+ finger crack
22.  Chip, 5.11 C1
23.  Dale, 5.10
24.  North Ridge, Monster Tower, 5.11
25.  Washer Woman, 5.10+
26.  Standing Rock, 5.11c
27.  N.E. Arete, 5.12 r/x, Sharks Fin
28.  Sisyphus, 5.11r, Zeus
29.  Primrose Dihedral, 5.11+, Moses

Indian Creek
30.  Liquid Sky, 5.11+, North Six Shooter
31.  South Six Shooter, 5.6
32.  Learning to Crawl, 5.11
33.  Sparkling Touch, 5.11
34.  Easter Island, 5.10
35.  Sun Flower Tower 5.10+
36.  Hoop Dancer 5.11, Humming Bird Tower
37.  Sacred Space, 5.11, King of Pain
38.  Powders of Persuasion, 5.11

Nouveau-Mexique
39.   Ship Rock, 5.9

Territoire de la nation Navajo
40.  Chinle Spire, 5.10, C1
41.   King Louie Spire FFA, 5.11d, R
42.   The Pope, 5.11, C1
43.   The Fluke, The Whales Tail, FA, 5.11
44.   The Whale, FFA, 5.11 R/X
45.   Eagle Mesa, 5.7X

Ascensions supplémentaires (Alex Honnold seul.) : Freed Ivory Tower, The Finger of Fate et Excommunication — trois des voies sur aiguille les plus difficiles aux É.-U.

Pour plus d’information ou faire un don, consultez la page du Northern Navajo Solar Entrepreneurs Project sur le site Web de la Honnold Foundation. Lisez le billet d’Alex au sujet du projet d’installation de panneaux solaires en cliquant ici.

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