Conrad Anker and Kris Erickson

Always Above Us
(Toujours au-dessus de nous)

Ouvrir une a voie demeure le summum de l’exploration. En 1997, Alex Lowe a établi la « Winter Dance », la plus longue, la plus exigeante et la plus imposante voie d’escalade de glace située dans le Hyalite Canyon, dans le Montana. Quinze ans plus tard, les alpinistes Conrad Anker et Kris Erickson établissaient une nouvelle voie d’escalade mixte adjacente à la « Winter Dance », qui préservait l’intégrité et le caractère original de celle-ci, tout en permettant aux grimpeurs d'effleurer la glace. Ainsi est née la « Nutcracker » et, comme l’explique Kris, il y a un côté artistique au caractère du rocher dans une voie d’escalade mixte et souvent, ses nuances sont très subtiles.

Winter Dance

Alex m’observait de là-haut. Le rideau de neige qui tombait du ciel m’empêchait de bien discerner son expression, mais je le voyais suffisamment bien pour comprendre qu’il me demandait si j’avais besoin d’une corde.

Si je répondais par l’affirmative, j’admettais qu’Alex Lowe avait demandé à la mauvaise personne de grimper avec lui ce jour-là. Nous avons échangé des regards pour lui confirmer que je gérais bien la présence du vide et nous avons poursuivi. Nos prises de mains se cassaient, détachant des fragments qui déboulaient pour disparaître dans les nuages en contrebas – l’écho de leurs impacts se répercutant partout dans le canyon. Les nuages se dissipèrent quelques instants, nous laissant percevoir les arbres de la vallée qui rétrécissaient à mesure que nous progressions dans notre marche sur la falaise. Le vent hivernal du Montana soulevait par rafales glaciales des nuages de poussière afin de nous rappeler le danger des montagnes du Hyalite Canyon, bien qu’elles soient situées à une heure de route seulement de nos résidences à Bozeman.

En 1997, Alex et moi approchions le départ d’une nouvelle voie qu’il voulait établir sur un mur imposant, bien au-dessus du sol du Hyalite Canyon. La voie débutait sur une terrasse large et sécuritaire, mais pour l’atteindre, il fallait d’abord traverser une série de marches instables recouvertes de neige où perdre pied nous entraînerait à coup sûr dans le vide. Malgré tout, cette approche semblait peu de choses en comparaison de la nouvelle voie d’Alex avec ses centaines de pieds de rocher surplombants et de glace. 

C’était la première fois que je me trouvais sur cette approche et que je me rendais dans cette partie du canyon. Au cours des quinze années suivantes, j’allais traverser cette section de rocher instable une douzaine de fois. Avec le temps, ses marches rocheuses me sont devenues familières et, chaque fois que nous entreprenions la traversée vers la grande terrasse, mes partenaires et moi participions à l’histoire de l’alpinisme au Montana en rendant hommage à la mémoire d’Alex et en poursuivant son rêve.

En 1997, la première fois que j’ai mis les pieds sur cette terrasse, Alex m’a offert l’honneur de prendre les devants pour la première longueur. Alex acceptait toujours que ses partenaires apportent leur contribution au succès de l’ascension, mais il était souvent plus simple et moins intimidant de rester derrière, d’assister à ses exploits et de prendre des notes. À 23 ans, j’étais jeune et fort, et j’avais déjà réussi quelques ascensions mémorables. Je savais que je pouvais grimper cette longueur, mais la peur de tomber, de me blesser et de devoir mettre fin à ma saison d’escalade me paralysait.

J’ai inséré plusieurs broches dans des champignons de glace et je me suis élevé péniblement jusqu’au rocher là où l’escalade mixte devient particulièrement difficile. Quelques semaines plus tôt, Doug Chabot était tombé à cet endroit et s’était fracturé la jambe. J’étais incapable de me débarrasser des images de son accident et je n’arrivais plus à gérer les risques de l’ascension. J’ai trouvé un emplacement douteux pour placer un piton que j’ai enfoncé de toutes mes forces à coup de marteau dans la fameuse roche friable du canyon Hyalite. Ensuite, Alex m’a descendu en moulinette jusqu’au sol.

Il s’est encordé, il a trouvé un passage et il a grimpé la première longueur avec l’agilité d’un danseur. Alex restait toujours optimiste dans l’adversité. Cette leçon a été la plus marquante de toute la période où j’ai grimpé avec lui. Comme s’il s’agissait d’un jeu, Alex possédait la capacité d’apprivoiser sa peur de l’inconnu et de s’en nourrir pour augmenter sa force.

Il a ensuite hissé une perceuse jusqu’au relais pour y installer un ancrage solide. Je suis monté à mon tour et, de la sécurité de ce relais, nous avons levé les yeux pour examiner le chemin qui nous restait à parcourir. Après la glace du début, le rocher devenait excessivement surplombant et la matrice de boue gelée du Hyalite ne m’inspirait pas confiance du tout. Alex a vite compris qu’à partir d’ici il faudra sortir les étriers et pitonner la voie pour s’élever en escalade artificielle. Ce jour-là, nous avons établi la première longueur de ce qui est maintenant la célèbre voie Winter Dance du canyon Hyalite.

Au jour de l’An, Alex y est retourné, accompagné de mon cher ami Jim Earl. Ils ont repris le travail où Alex et moi l’avions laissé et ils ont aménagé toute la voie en bonne et due forme. Alex a proclamé que Winter Dance était « la meilleure voie du canyon ». Ce fut le point culminant et une source d’inspiration d’une nouvelle génération de grimpeurs dans le Montana et bien au-delà.

 

Danser avec les loups

Au cours de la décennie qui a suivi, la nouvelle de l’ascension d’Alex sur la Winter Dance s’est répandue bien au-delà des murs du canyon Hyalite. Elle suscitait un attrait particulier du fait que la glace ne se forme pas chaque année dans les longueurs supérieures. Ainsi, elle est vite devenue très prisée par les alpinistes de renom qui espéraient tous l’ajouter à leur curriculum vitæ.

En février 2007, un jour de repos au camp de base de Tawoche dans la région de Khumbu au Népal, Whit Magro a suggéré que nous tentions une ascension en libre du fameux passage en artif de la deuxième longueur de Winter Dance. Whit possède la même passion qu’Alex ainsi que le même talent inné pour l’escalade. Son enthousiasme contagieux et son ambition de marquer le début d’une ère nouvelle m’ont enflammé. À l’autre bout du monde et à des mois de la première glace de la saison d’escalade, Whit et moi avons commencé les préparatifs.

Au mois de novembre suivant, nous avons regardé de plus près cette section. Nous nous sommes alors aperçus qu’il était possible d’effectuer la longueur sans étriers. Cependant, la température était plus élevée que prévu et un jour, alors que nous nous exercions à faire les mouvements dans la voie, la glace nous tombait dessus sans arrêt. Découragés et apeurés, nous avons quitté le site parce que nous savions que l’absence de glace rendrait la voie encore plus impraticable. Nous ne savions pas si suffisamment de glace se formerait cette année-là pour nous permettre d’escalader.

Décembre approchait, la température baissait et, par conséquent, les conditions semblaient s’améliorer. Avec un enthousiasme ressuscité, Whit et moi avons quitté le stationnement tôt le matin et plus on s’approchait de Winter Dance, plus nous devenions optimistes. Nous avons effectué aisément la traversée vers la grande terrasse du départ. La température était parfaite : il ne faisait pas très chaud mais elle était suffisamment élevée pour que nous puissions endurer les longueurs et les relais qui nous attendaient.

Nous avions bien profité de nos voyages précédents à exercer nos mouvements et nous savions tous les deux qu’il était temps de se lancer à l’assaut. J’ai grimpé rapidement la première longueur et j’ai préparé le terrain pour la tentative d’ascension en libre de Whit. « C’est bien Kristoffer », a dit Whit, en se frappant dans les mains. « Tout ce que je dois faire, c’est tenir bon! »

Whit s’est élancé du relais pour franchir le premier crux avec des mouvements gracieux. Il a enchaîné le reste de l’ascension pour une montée facile de la voie tant convoitée. Nous avions réussi ce que nous voulions faire. Dix ans après la première ascension, nous avions gravi le fameux passage d’artif en libre.

Cependant, nous devions encore grimper les longueurs suivantes et nous savions que la glace de la troisième longueur se trouvait encore à une bonne distance du relais de la deuxième longueur. Au fil des ans, la Winter Dance se trouve souvent hors d’atteinte et les observateurs dans la vallée scrutent régulièrement la paroi, guettant l’occasion de se lancer sur la piste de danse.

Mon tour d’être le premier de cordée était arrivé. J’ai levé les yeux pour examiner la matrice de rocher et de glace en surplomb. Il n’y avait aucun ancrage pour protéger les passages mixtes et aucune fissure pour insérer un coinceur à came. Tout ce dont je pouvais espérer comme protection se résumait à quelques pitons parsemés ici et là entre deux galets. L’ascension de cette section rocheuse pour atteindre la glace, avec pour ainsi dire pas de protection, a requis davantage de courage de ma part que de grimper toute la première longueur en libre. J’étais terrifié! J’ai regardé Whit et je lui ai gracieusement offert de passer en tête. « Je te la laisse Whit », ai-je dit. « Pas de problème. »

Alors que Whit quittait le relais, je savais que la première longueur allait prendre beaucoup de temps. Je lui lançais des mots d’encouragement à répétition pendant qu’il tentait désespérément d’installer des coinceurs qui n’auraient de toute façon jamais pu retenir une chute. La force psychologique de Whit ce jour-là était plus qu’impressionnante. J’avais rarement, sinon jamais, été témoin d’un tel degré de sang-froid chez un partenaire d’escalade. Whit a inséré plusieurs coinceurs dans le rocher, qu’il a reliés ensemble avec des sangles pour égaliser la charge, et il a progressé délicatement jusqu’à la section de glace.

Finalement, il a atteint la glace et il a enfin pu augmenter sa cadence. Glacé jusqu’à la moelle, j’ai regardé ma montre lorsqu’il est arrivé au relais. Whit grimpait sans relâche depuis plus de trois heures. À mon tour, je suis monté jusqu’à lui et alors que je me préparais à entreprendre la dernière longueur de glace, nous avons blagué au sujet du nom Winter Dance alors que nous avions le sentiment d’avoir dansé avec les loups toute la journée.

Le soleil disparaissait derrière les murs du canyon au moment où je quittais la grotte qui servait de relais au bout de la troisième longueur. La noirceur commençait à tomber. Verticale, la quatrième longueur s’est révélée évidente, et plutôt simple malgré tout, ce qui me raviva. Dans la noirceur, nous sommes descendus en rappel, ragaillardis par notre exploit. Nous ricanions comme des enfants en marchant à la lumière de nos lampes frontales vers la voiture. Nous avions appris bien des choses depuis notre réveil ce matin-là et la Winter Dance avait maintenant un compagnon : Dances with Wolves.

 

Prolonger la danse : la Nutcracker

Conrad Anker a ravivé une fois de plus mon intérêt envers la Winter Dance en me demandant de l’aider à établir une nouvelle voie adjacente. Il voulait ouvrir une voie qui n’emprunterait pas les longueurs mixtes de la Winter Dance. Sa partie inférieure comporterait des ancrages installés dans une zone sèche afin qu’on puisse grimper avec le moins de passages sur glace que possible. Le tracé respecterait la vision d’Alex et elle offrirait la possibilité, contrairement à la Winter Dance, de pouvoir être grimpée presque toute l’année.

La passion et la vision de Conrad, un partenaire et un mentor de longue date, m’ont insufflé une grande ardeur. Je partageais son enthousiasme à ouvrir de nouvelles voies dans des conditions impitoyables, dans le froid et la neige. Conrad a bâti sa carrière de plusieurs décennies en réalisant ce genre d’ascension et j’étais honoré de poursuivre le projet initial d’Alex. Notre voie deviendrait comme une nouvelle chorégraphie sur le même mur. Cette voie classique se révélerait digne du respect dont Alex nous a toujours gratifiés et qui a toujours plané au-dessus de nous.

Dans le cadre des conférences d’athlètes The North Face, Anker et Erickson présenteront Always Above Us (Toujours au-dessus de nous) à Toronto et à Calgary, respectivement les 18 et 19 novembre. Vous ne pouvez pas vous y rendre? Always Above Us sera présenté au festival Bozeman Ice le 10 décembre. Pour de plus amples renseignements, et connaître les dates des prochaines conférences, consultez le calendrier des conférences d’athlètes The North Face.

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